« Je ne sais pas si dans 50 ans je serai en vie, je préfère partager »- Otoo Emmanuel Addo

Otoo Emmanuel Addo au marché de Kaneshie-@eraenvironnement

Début novembre, à Accra, capitale du Ghana, Otoo Emmanuel Addo, entrepreneur ghanéen de 40 ans, présente ses activités aux femmes du marché de Kaneshie. Le marché de Kaneshie est un centre d’activités commerciales construit dans les années 1970. C’est un marché nocturne. Mais selon l’entrepreneur, les vendeurs travaillent aussi le matin de 4 heures du matin à 18 heures. Otoo Ado possède une société appelée Eng-solutions ltd. Je l’ai rencontré lors d’une conférence de deux jours intitulée « osez partager vos connaissances sur les transitions justes » à Accra.

Otoo Addo- Dare to share knowledge on just transitions
Dare to share knowledge on just transitions- Accra- Ghana-@eraenvironnement

« Je suis intéressé par les transitions et cette conférence a été très utile, car je me sentais généralement seul, essayant de résoudre les problèmes par moi-même », m’explique-t-il. La plateforme de partage de connaissances sur les transitions justes était un événement de deux jours visant à combler le fossé entre de nombreuses parties prenantes, et a permis de comprendre comment atteindre un développement durable équitable en Afrique, à travers des études de cas. Après ces deux jours d’exercices, je voulais comprendre concrètement comment les activités de cet entrepreneur pourraient être transmises à des femmes travaillant au marché.

Otoo en direction du Marché de Kaneshie- @eraenvironnement

Après l’atelier de réflexion, Otoo me conduit au marché de Kaneshie. Le trafic est très dense à Accra et le bruit de la circulation est également intense. On le remarque dans la voiture et au marché. Dans la voiture, l’entrepreneur raconte son histoire et m’explique comment sa famille comprend ce qu’il fait avec les déchets organiques . Toute sa famille le soutient. Il est le dernier de 7 enfants. Il faut dire que depuis son enfance Otoo travaille. Il répare d’abord des lampes de poche à l’âge de 5 ans avec l’appui de son grand-père. Ses parents sont alors enseignants et ne s’opposent pas à ses activités. Aujourd’hui, il est propriétaire d’une entreprise de plus de 80 employés rémunérés par un système de paiement indépendant. Otoo travaille entre le formel et l’informel. Il gère une entreprise spécialisée dans l’énergie solaire, mais il se diversifie énormément, précise-t-il. Il a étudié les sciences et a travaillé en Allemagne.

Le marché de Kaneshie à Accra, Ghana-@eraenvironnement

Lorsque nous arrivons au marché de Kaneshie après 30 minutes de route engorgée, Otoo explique d’abord comment il présente ses activités sur les marchés ghanéens. Normalement, il rencontre le représentant de l’association des vendeurs pour présenter ses activités. Mais cette fois-ci, c’est différent parce que c’est une demande directe de ma part. Otoo me présente aux femmes du marché.

Otoo parle aux femmes du marché de Kaneshie-@eraenvironnement

Selon un rapport de l’OCDE intitulé « Agriculture, alimentation et emploi en Afrique de l’Ouest », publié en 2018, les femmes en Afrique de l’Ouest jouent un rôle central dans les économies alimentaires du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, représentant 51 % de l’emploi total. Le rapport indique que dans les zones rurales, 75 % des femmes employées sont dans l’économie alimentaire et travaillent dans l’agriculture. Dans les zones urbaines, les activités alimentaires hors ferme emploient une femme sur trois: quatre femmes sur cinq travaillent dans l’économie alimentaire.

Otoo présente ses activités à Mama Dorothy- Accra- Ghana- @eraenvironnement
Otoo présente ses activités à mama Dorothy- Accra- Ghana @eraenvironnement

La première femme que nous rencontrons se nomme mama Dorothy. Au marché de Kaneshie, en effet, de nombreuses femmes vendent des bananes plantains, des ignames, des tomates, des noix de coco…Otoo parle le Twi et fait l’interprète, en plus de se présenter. Originaire de Kumasi, la ville commerciale du Ghana, il parle ce dialecte akan du plus grand groupe ethnique de ce pays de plus de 32 millions d’habitants. Mama Dorothy est une femme de 45 ans, mère de 5 enfants. Elle vend des bananes plantains et d’autres fruits et légumes depuis environ 20 ans. A travers des images issues de son téléphone portable, Otoo explique à cette femme comment il collecte les déchets organiques pour cultiver d’autres légumes. Il raconte également son parcours scolaire au Ghana et sa vie d’entrepreneur ancien expatrié en Allemagne. « J’ai expliqué ce que j’ai fait notamment en Allemagne et elle me remercie d’être revenu en louangeant Dieu « , me rapporte-t-il.

Panier où sont protégées les bananes plantins-@eraenvironnement

Je demande, par l’intermédiaire d’Otoo, à mama Dorothy comment elle conserve les bananes plantains. « Les bananes plantains ne doivent pas être en contact avec l’eau, sinon elles deviennent noires comme celles-ci », me répond-t-elle, en me montrant des bananes très noires. Pour les préserver, la vendeuse les met dans un panier. Elle a également souligné que les commerçants qui achètent des bananes plantains en grande quantité utilisent les déchets issus de ces bananes pour les donner aux animaux. Mais les déchets issus des bananes plantains peuvent être aussi valorisés. D’après l’ouvrage « le bananier plantain, enjeux socio-économiques et techniques », publié en mai 2019, la banane plantain contribue à la sécurité alimentaire. Les poudres issues de sa transformation peuvent aussi être utilisées pour la production de biogaz. Le Ghana, rapportent les auteurs de l’ouvrage, Moise Kwa et Ludovic Temple, fait partie des 8 principaux pays producteurs de bananes plantins.

D’après les auteurs, le changement climatique a des conséquences sur la production. Il existe 150 variétés de bananes plantins et ces bananes font face à ces défis différement. Cette culture est aussi sensible au manque de fertilisation, à l’absence de contrôle des bioagresseurs, aux champignons, aux bactéries et aussi au manque de formation des producteurs, soulignent les auteurs de l’étude.

Bananes plantins-
Marché de Kaneshie à Accra au Ghana- @eraenvironnement
Bananes plantins-Marché de Kaneshie-@eraenvironnement

Otoo est polychrone. Au cours de la discussion avec la vendeuse, il évoque son travail de sensibilisation à la formation en informatique lorsqu’il était à l’université au Ghana. « J’ai ouvert une école informelle pour aider les gens à comprendre Excel et d’autres logiciels,» se félicite-t-il. Au cours de cet échange, nous apprenons que le fils aîné de mama Dorothy étudie à l’université. « Je vous donne mon numéro de téléphone et vous le transmettrez à votre fils afin qu’il m’appelle, je lui donnerai ainsi quelques petits conseils sur la vie », assure Otoo à la vendeuse.

Noix de coco- Marché de Kaneshie-Accra- Ghana- @eraenvironnement
Noix de coco- Marché de Kaneshie-Accra- Ghana- @eraenvironnement

Otoo affirme pouvoir aider les gens dans n’importe quel domaine. « C’est dans ma nature, » relève-t-il. Mama dorothy nous informe qu’elle travaille également pour payer les études de son fils à l’université. « Je l’aiderai à créer une petite entreprise comme je le faisais quand j’étais à l’université », déclare l’entrepreneur.

Otoo explique son parcours à mama Dorothy-@eraenvironnement

Nous quittons la vendeuse de bananes et nous rencontrons un autre groupe de femmes à 5 minutes à pieds. Je remarque de nombreux sachets en plastique dans les rues du marché, et aussi plusieurs sacs en plastique remplis d’eau exposés pour la vente. Le plastique demeure un problème pour la santé.

Les sachets plastiques-Marché de Kaneshie-Accra-Ghana
Les sachets plastiques-Marché de Kaneshie-Accra-Ghana

Il fait très chaud dans la journée à Accra au mois de novembre. Les gens boivent beaucoup d’eau par le biais de ces sacs. Otoo m’assure qu’il existe des entreprises de recyclage qui récupèrent ces sacs en plastique. Au marché, je remarque aussi beaucoup de légumes en vente, et des déchets organiques longent les ruelles.

Les rues du marché de Kaneshie avec quelques déchets organiques-@eraenvironnement

Selon un rapport de l’OCDE intitulé « Dynamique du développement en Afrique 2023: Investir dans le développement durable », la production mondiale d’igname (95%) et de niébé (85%) est largement attribuable à l’Afrique de l’Ouest, et sept des 15 principaux produits agricoles de la région représentent 50 % de la production du continent.

La vente d'ignames par l'association Yam Celeste- Marché de Kaneshie- Accra- Ghana- @eraenvironnement
La vente d’ignames par l’association Yam Celeste- Marché de Kaneshie- Accra- Ghana- @eraenvironnement

D’après Otoo, les vendeuses du marché de Kaneshie market vivent dans les banlieues environnantes d’Accra. Nous rencontrons donc un groupe de femmes qui vendent des ignames. Elles ont une association se nommant « Yam Celeste Association ». Nous faisons donc la connaissance de Felicia, Esther, Cecilia… Otoo présente à nouveau ses activités. Cette fois-ci, il défile des images de son portable, présentant toutes ses récoltes issues des déchets organiques, dont celles représentant du manioc, une des principales ressources alimentaires du pays.

Otoo montre sa récolte issue des déchets organiques-Accra-Ghana-@eraenvironnement
Otoo montre sa récolte issue des déchets organiques-Accra-Ghana-@eraenvironnement

Les femmes qui comme mama dorothy soutiennent leur famille avec leur travail quotidien sont impressionnées par ce qu’elles voient. Felicia Appiah demande alors à Otoo son numéro de téléphone. Elle l’invite chez elle à dupliquer ses activités.

Otoo et Felicia Appiah- Le marché de Kaneshie- @eraenvironnement
Otoo et Felicia Appiah- Le marché de Kaneshie- @eraenvironnement

Pour rappel, l’une des cinq grandes priorités du Plan d’action climatique d’Accra de 2020 à 2025 est de séparer les déchets organiques des sites d’enfouissement.

Plan d'action climatique de la ville d'Accra de 2020-2025
Plan d’action climatique de la ville d’Accra de 2020-2025

Il ne devrait pas y avoir de déversement ouvert de déchets organiques en 2050 dans cette ville de 4,5 millions d’habitants, selon son plan d’action climatique.

Felicia Appiah, ravie d'avoir rencontré Otoo Emmanuel Addo- Marché de Kaneshie- Accra, Ghana- @eraenvironnement
Felicia Appiah, ravie d’avoir rencontré Otoo Emmanuel Addo- Marché de Kaneshie- Accra, Ghana- @eraenvironnement

« J’ai cette connaissance, mais je ne sais pas si dans 50 ans je serai vivant, je préfère partager », explique-t-il. Et d’ajouter: « si je meurs maintenant, je laisserai toutes mes connaissances, mais si je les partage, ces femmes pourront les transmettre à leurs enfants et à leurs petits enfants », confie l’entrepreneur.

Ignames au marché de Kaneshie- Accra-Ghana-Yam Celeste Association- @eraenvironnement
Ignames au marché de Kaneshie- Accra-Ghana-Yam Celeste Association- @eraenvironnement

Otoo aime résoudre les problèmes en créant du travail, dit-il. Il s’intéresse depuis quelques mois au biogaz et il cherche aussi des débouchés sur le marché du carbone. « Je m’intéresse au biogaz et au marché du carbone et je veux devenir partenaire, mais il faut que ce soit gagnant-gagnant », déclare-t-il. Il est maintenant en contact avec Enoch Kofi Boadu, PDG de DAS Biogas and Construction, un autre entrepreneur qui était présent sur la plateforme de partage de connaissances à Accra.

Avec les membres de l'association Yam Celeste en compagnie d' Otoo Emmanuel Addo et Houmi  Ahamed-Mikidache- @eraenvironnement
Les membres de l’association Yam Celeste en compagnie d’ Otoo Emmanuel Addo et Houmi Ahamed-Mikidache- @eraenvironnement

 « Je regarde la valeur de cette transition, de l’énergie renouvelable, de la gestion des déchets, mais je n’ai pas l’habitude de forcer les gens, je me présente simplement », conclut-il.

Reportage réalisé par Houmi Ahamed-Mikidache à Accra au Ghana.

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