COP 22- Une femme combative- Hakima El Haité

COP 22- Une femme combative- Hakima El Haité

Hakima El Haite photo

Octobre 2015. Rabat. Le Maroc et l’Union Européenne organisent pour la première fois le forum INDCs, le forum des plans d’actions nationaux, de réduction de gaz à effet de serre. Principale organisatrice : Hakima El Haité. Portrait.

Par Houmi Ahamed-Mikidache

Octobre 2015. Rabat. Le Maroc et l’Union Européenne organisent pour la première fois le forum INDCs, le forum des plans d’actions nationaux.  150 sur les 195 pays représentés à la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques ( CCNUCC) ont déposé leur proposition d’action de réduction de gaz à effet de Serre. Comprenez : leur engagement et vision de développement sobre en carbone à long terme. Un changement de paradigme venant de  la communauté internationale, selon Hakima El Haité,  ministre déléguée auprès du ministre marocain de l’Énergie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, chargée de l’Environnement, depuis trois ans.

« J’assistais auparavant aux négociations en tant que consultante. Je me suis dit, ils sont fous ces ministres, et j’ai dit, je ne reviendrai plus jamais. Parce qu’ils disent toujours la même chose,” explique-t-elle à l’issue du forum, lors d’une conférence de presse. Depuis trois ans, la donne a changé.

Le déclic

Les propos poignants du ministre des Philippines lors de la Conférence de l’ONU sur le climat à Varsovie en 2013 marquent les esprits. Varsovie, c’est aussi la première participation aux négociations de Mme El Haité, en tant que ministre.  Un déclic. Que s’est-il passé ? Plus de 200 000 personnes ont perdu la vie aux Philippines lors d’une catastrophe naturelle en pleines négociations en Pologne. La communauté internationale s’en est émue. Et, selon Mme El Haité, les 195 pays se sont repositionnés. «  Nous avons démocratisé la perception, la compréhension et la réaction face aux changements climatiques, » rappelle-t-elle lors de la conférence de presse de clôture du forum INDCs.

Ancienne experte auprès de la Banque Mondiale, chargée du monitoring des projets de gestion de déchets dans la région MENA*, Mme El Haité place « l’humain  » au centre des actions : son leitmotiv. Mais, ce leitmotiv a-t-il réellement atteint la communauté internationale  ? Oui, elle l’assure. «  Aujourd’hui, nous vivons un tournant de l’histoire. On parle de dignité, de l’humanité. On met l’homme au cœur du développement et la préservation de la vie. » « Les négociations ne se passent plus entre négociateurs chevronnés et ministres de l’environnement, » ajoute-t-elle à Rabat. La société civile, les entreprises, les médias, tous les acteurs ont un rôle à jouer, selon elle. Mais les problèmes sont multiples : « un milliard de personnes à travers le monde n’ont pas accès à l’énergie, 750 millions de personnes dont 300 millions en Afrique n’ont pas accès à l’eau potable, 500 millions de terres en Afrique sont menacées tous les jours par l’insécurité alimentaire, des territoires risques de disparaître de la planète, » énumère-t-elle dans la conférence de presse, à Rabat.

Moments clés du Forum

Pendant deux jours, des ministres de tous les pays se sont retrouvés au Maroc pour parler du futur de leurs enfants, de leurs concitoyens et du présent de leurs collègues. «  Si nous ne faisons rien, la Ministre de Manille qui était présente risque de disparaître, » fait-t-elle remarquer à l’issue du forum. Un forum et des solutions : Le Maroc, prochain pays hôte de la Conférence de l’ONU en 2016 se propose de continuer la  “bataille”. ” Nous voulons un accord qui ne va pas mettre 10 ans à être ratifié et 20 ans pour être mis en oeuvre. On a besoin à Paris, d’un accord universel où tout le monde s’engage à respecter ses engagements,” soutient-elle à Rabat. L’accord contesté par Mme El Haité, c’est le protocole de Kyoto, ratifié par 37 pays. Son objectif: permettre la réduction de gaz à effet de serre d’au moins  5%. Mais, le protocole, entré en vigueur en 2005,  n’a pas été respecté, rappelle Mme El Haité. Il est arrivé à échéance en 2012. A Rabat, la ministre marocaine s’est prononcée pour une révision des plans d’action nationaux des pays qui devraient, cette fois-ci atteindre 1,5°c à long terme.

Les mots de Paris

Paris- 12 Décembre 2015- 195 pays viennent d’adopter l’accord de Paris. La révision des contributions nationales y est intégrée. Les pays s’engagent à réduire leurs émissions de 1,5  degrés à long  terme. Mais que cela signifie-t-il pour la Ministre marocaine ? « Il s’agira de poursuivre la dynamique enclenchée par les contributions nationales, renforcer la mobilisation de tous les acteurs étatiques et non étatiques, capitaliser sur la dynamique par le plan d’action Lima-Paris et enfin accélérer la mise en œuvre des décisions pour la période pré-2020 » , annonce-t-elle lors du discours de clôture de la conférence de l’ONU à Paris. Présidente de plusieurs organisations internationales, Mme El Haité maîtrise les techniques de communication verbales et non verbales. Elle parle ainsi au nom du Maroc, prochain pays hôte de la 22e session de la conférence des parties à la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Elle poursuit son leitmotiv : l’action. Elle est alors vice-présidente du Bureau de la COP 21, et deviendra envoyée spéciale du Royaume du Maroc pour la COP 22.

Une femme déterminée

Paris- fin Mai 2016. Au siège de l’UNESCO. Six mois après l’adoption de l’accord de Paris. La ministre marocaine intervient lors de la semaine de l’Afrique consacrée à la femme africaine et les changements climatiques. Marraine de la semaine : Lalla Hasna, princesse du Maroc. La Ministre El Haité et d’autres personnalités l’accompagnent.

A 51 ans, fille unique , issue d’une fratrie de neuf enfants, Mme El Haité n’a pas vécu de discrimination au sein de sa famille et dans la société marocaine. Au contraire. Aujourd’hui, titulaire d’un Doctorat en Génie de l’environnement de l’école des mines de Saint Etienne en France et d’un Diplôme de communication politique, obtenu à l Université de Washington , elle a été présidente de deux sociétés dont l’une spécialisée sur l’eau, “EauGlobe ». Elle est aussi membre de nombreuses associations féminines.

Sa présence à l’UNESCO n’est donc pas anodine. Et, son combat pour les droits des femmes ne date pas d’hier. 2003 : Les attentats de Casablanca. Un tournant dans sa vie : elle décide de se battre pour l’équité et s’engage en politique pour ses filles( elle en a  trois, et elle est récemment devenue grand-mère). Un combat de longue haleine. La femme, peu importe son pays, est victime d’exclusion et de pauvreté, précise-t-elle. «  Quand les femmes travaillent sur les champs, elles dépensent 1,4 millions d’heures par jour pour aller chercher de l’eau, cela veut dire que les jeunes filles ne vont pas à l’école, » indique-t-elle.

Fière d’être marocaine

Mme El Haité se sent privilégiée et le souligne. «  Je suis fière de venir du Maroc. Avant, on avait le code de la femme. Depuis l’arrivée du Roi Mohamed VI, ce code a été transformé en un code de la famille pour établir une équité dans le foyer, » dit-elle. Au niveau de la scolarité des enfants et notamment des filles, le Royaume chérifien vient de renforcer le financement de l’appui scolaire aux familles monoparentales, informe-t-elle. Autre fierté : en 2001, le Maroc, pays hôte de la septième conférence de l’ONU sur le Climat à Marrakech intègre l’approche genre dans les négociations sur le climat. “C’est le premier pays à le faire”, affirme la ministre.

Véritable technicienne et observatrice des sociétés , Mme El Haité se déploie et voyage de pays à pays depuis l’accord de Paris pour représenter le Maroc. Son plaidoyer :

«  L’accord de Paris ne sera mis en œuvre qu’à partir de 2020. Nous avons prévu au niveau de la feuille de route marocaine de faire de l’action pré-2020, c’est-à-dire entre 2016 et 2020, nous voulons que la présidence marocaine donne une réponse à tous les peuples les plus vulnérables. Nous voulons répondre aux cris des femmes et des hommes d’Afrique qui souffrent des changements climatiques. Nous voulons permettre l’ accès à l’eau potable à toutes les populations qui n’en ont pas, nous voulons élargir l’initiative pour l’accès à l’énergie en l’Afrique à tous les pays qui n’en ont pas et élargir les systèmes d’alarmes à tous les pays qui ont besoin d’avoir des stations d’observation, » déclare-elle aux ambassadeurs africains à l’Unesco.

Mme El Haité vient d’être nommée par l’ONU, championne de Haut Niveau, aux côtés de la française, négociatrice en chef, Laurence Tubiana, nommée précédemment à l’issue de la COP 21. Leurs missions : s’assurer que l’agenda des solutions, de l’action, cible de manière harmonieuse la société civile, les entreprises, les gouvernements locaux et nationaux  des pays en développement.

Quid des négociations

Au niveau des négociations, les femmes sont, selon la ministre marocaine, mieux représentées, avec deux femmes comme co-présidentes de la mise en application de l’accord de Paris, deux femmes championnes de haut niveau, une secrétaire exécutive  et une ambassadrice multilatérale. Mais, le chemin est encore long, avoue-t-elle à demi-mot. Ses ambitions : intégrer de manière plus explicite l’approche genre dans les négociations et permettre aux femmes l’accès aux microfinancements de petits projets. Pour elle, la finance climatique doit être aussi le fer de lance des femmes. Prochain défi : organiser le 30 Septembre et le 1er Octobre prochain, la rencontre entre les femmes leaders et les femmes issues de milieux vulnérables aux changements climatiques. Objectif : créer une synergie entre femmes , en amont de la COP 22, pour suivre les dossiers liés entre autres aux territoires, à l’Océan, et à l’Industrie. A suivre.

  • MENA:  Acronyme Middle East and North Africa

Author: Houmi

Based in Paris, Houmi Ahamed- Mikidache is the founder and editor in chief of Era Environnement. She manages two teams of journalists based in Africa who write on climate change and sustainable development. She is also a media trainer.

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