France-Transition Ecologique: “Nous avons besoin de centre d’excellence”- Nicolas Goldberg

France-Transition Ecologique: “Nous avons besoin de centre d’excellence”- Nicolas Goldberg

Spécialiste de questions de politiques énergétiques ( renouvelables et nucléaire) depuis une dizaine d’années et manager au sein du Cabinet Colombus Consulting, Nicolas Goldberg, réagit à l’annonce récente du ministre  de la transition écologique, Nicolas Hulot, de fermer jusqu’à 17 réacteurs nucléaires d’ici la fin du quinquennat du président  Emmanuel Macron. Entretien.

Propos recueillis par Houmi Ahamed-Mikidache

 

Eraenvironnement.com : Que pensez-vous de l’annonce du ministre de la transition écologique, Nicolas Hulot, de fermeture de 17 réacteurs nucléaires  d’ici la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Nicolas Goldberg : Il s’agit d’une annonce qui stipule que la fermeture ira jusqu’à 17 réacteurs nucléaires. Le ministre apparemment s’est appuyé sur un rapport de la cour des comptes qui estime que la fermeture de 17 réacteurs nucléaires est nécessaire pour atteindre 50% de  nucléaire en 2025. Mais, ce n’est pas évident. Pour tenir cet objectif pris par Emmanuel Macron, il va falloir se donner les moyens d’y parvenir. 17 réacteurs, c’est beaucoup, c’est un quart de la puissance installée. En terme de production,  qui va prendre le relai de la production ? La fermeture de 17 réacteurs va entraîner la perte de nombreux emplois. Il va falloir construire  l’après nucléaire. C’est un projet sociétal à refonder…

Qu’en pensent les entreprises?

Les entreprises ont bien compris la sortie du nucléaire. C’est d’ailleurs bien pour ça qu’il y a des entreprises volontaires dans les énergies renouvelables et dans l’éolien. Elles sont parfois plus partisanes d’une sortie  du nucléaire et beaucoup plus progressistes parfois. Les entreprises ont bien saisi l’enjeu, c’est bien pour ça que  EDF a crée EDF énergies renouvelables et que les fournisseurs d’énergie proposent des offres vertes avec de l’éolien ou du solaire ou de l’auto consommation.

Et la société civile?

Au niveau de la société civile, je pense qu’on pourrait mieux l’impliquer dans le débat. Il y  a des voix qui s’élèvent pour maintenir les emplois face à la mondialisation, d’autres se manifestent contre le nucléaire. Je pense qu’il est nécessaire d’organiser  un grand débat national en exposant vraiment les faits , en ne fermant pas les portes aux différentes solutions.

Avez-vous chiffré les besoins financiers de la France pour la fermeture de ces réacteurs nucléaires et pour la création d’emploi ?

Cela se chiffre à des centaines de milliards d’euros. Mais ce coût est  un peu traître. La question au départ n’est pas de fermer les réacteurs nucléaires ou de les laisser tel quel ou bien d’en construire  de nouveaux. De toute façon, il y a une transition à opérer, puisque le nouveau nucléaire ne coûte pas nécessairement moins cher que le renouvelable. On est sur des montants qui se chiffrent en centaine de milliards d’euros, mais qui ne sont pas nécessairement différents. La question du coût n’est pas au centre des problématiques, c’est plutôt le modèle de société  à adopter et la cohérence avec laquelle on va réussir à l’adopter qui devrait être au centre des débats.

Comment AREVA et les entreprises françaises comme EDF se positionnent-elles dans cette configuration de fermeture ?

AREVA, a une partie de son corps d’activité dédiée à la production de combustibles. Forcément, si vous privez AREVA de son principal marché en terme de combustible nucléaire, cela sera un coup dur pour eux. Ensuite, sur la partie maintenance et construction, si on commence à fermer les réacteurs nucléaires en France, cela sera compliqué pour  EDF, actuel exploitant et maître d’ouvrage de chantier en France dans le nucléaire.

EDF et AREVA vont être impactés financièrement par ces fermetures. Ces fermetures sont-elles donc réellement faisables ?

On va  impacter AREVA, mais pas totalement. C’est surtout EDF, qui est l’exploitant de ces 17 réacteurs. C’est un réel coup dur. On aura peut-être une création d’emploi ponctuelle sur les prestataires qui seront mobilisés autour de la fermeture de ces réacteurs et leur démantèlement mais ce n’est pas pérenne dans le temps. Les deux champions français, de l’énergie AREVA et EDF, l’un  fournisseur de combustible et l’autre, exploitant nucléaire vont finalement être durement impactés.

La fermeture de ces réacteurs nucléaires ne serait-elle pas une solution pour la création des métiers  dans les énergies renouvelables ?

Fermer un réacteur nucléaire ne crée pas d’emploi. Quand on ferme un réacteur nucléaire, une grande partie des exploitants sur site perdent leur emploi, il n’y a rien en bout de chaîne après le démantèlement.

Mais, la solution palliative  n’est pas  la création d’emploi dans le domaine des énergies renouvelables…On parle de plus de 100 000 emplois…N’est-ce pas propulsif ?

Quand on parle des 160 000 emplois dans le renouvelable en France, il y a une grande partie dans la biomasse, les biocarburants et les pompes à chaleur. L’éolien et le photovoltaïque représentent chacun 20 000 emplois en France. Donc, c’est très faible. Si on se lance dans les énergies renouvelables, ce n’est pas certain que le solde d’emploi soit positif. Parce qu’on va détruire des emplois d’un côté et on va en créer de l’autre. Il y aura des gagnants et des perdants. Rien n’indique que le solde sera positif à la fin.

Mais alors la transition écologique comment se traduit-elle finalement ? N’y a-t-il pas de transition entre ces deux corps de métier, renouvelable et nucléaire, qui sont fondamentalement différents ?

Il y a une transition qui s’opère  effectivement, il faut le faire en créant des filières d’emplois d’excellence, en créant des formations. Aujourd’hui ça manque cruellement. C’est aussi pour cette raison que dans l’éolien et le solaire on a du mal à créer des emplois.

C’est qu’on a plutôt recours à des importations, à de la main d’œuvre étrangère. Il y a une transition qu’il faut opérer, il faut qu’elle soit pilotée au niveau de l’Etat pour être certain qu’à la fin le bilan soit positif. Un bilan, je crois, qui ne le sera pas forcément. En tout cas, en laissant le marché faire via des subventions pour faire croire que les énergies renouvelables sont un succès  et annoncer la fermeture des réacteurs nucléaires, cela n’est ainsi que de nouveaux emplois seront crées.

Quelles sont les solutions apportées par votre cabinet?

Nous, on est un cabinet qui conseille les entreprises. Dès qu’il y a la transition, nous intervenons, notamment sur des projets de réseaux intelligents destinés à mieux intégrer les énergies renouvelables. Nous constatons qu’il est difficile de créer des emplois dans les entreprises quand on pas une visibilité et qu’on a des compétences qui ne sont pas accompagnées. Conduire un réseau où on a une production centralisée est un métier différent de conduire un réseau quand sa production est décentralisée. Nous avons besoin de centres d’excellence  pour créer des emplois via le nucléaire ou le renouvelable, qui vont nous voir  quelle compétence utilisé et comment   inciter l’industrie à financer et  investir dans ces secteurs.  Ainsi, avec des filières d’excellence dans le nucléaire et le renouvelable, on aura bien une création d’emploi. Mais, sortir du nucléaire et diminuer les émissions de CO2 sont deux objectifs contradictoires. Quand on dit qu’on va sortir du nucléaire, cela mobilise des moyens qu’on pourraient peut être mobilisés ailleurs, notamment dans l’alimentation, dans les transports en commun.  Tout reste à savoir quel modèle suivre. C’est une question en suspend. On peut  sortir du nucléaire, mais cela mobilisera plus de moyens. C’est une contrainte supplémentaire pour respecter l’Accord de Paris.

Dans l’Accord de Paris, il y a un article sur l’initiative d’accès à l’énergie en Afrique, une initiative soutenue par l’Union europénne et la France.  Une étude rédigée en autres par l’ONG OXFAM il y a quelques mois évoque le flou des transactions financières qui existe dans l’exploitation des ressources naturelles par les entreprises françaises en Afrique, notamment  par AREVA et EDF.  D’après la société civile africaine, il y a aussi une contradiction entre la promotion des énergies renouvelables en Afrique par la France et l’utilisation de l’uranium issu du Niger par AREVA. La France promeut les énergies renouvelables en Afrique, mais elle est aussi dépendante du Niger via son Uranium. Que  deviendra la France sans l’uranium du Niger?

L’Uranium utilisé par Areva ne vient pas uniquement d’Afrique. La France a suffisament d’alternative pour ne pas être dépendant d’un pays en particulier.  Le Niger représente une toute petite partie de l’approvisionnement de la France en Uranium. Les réserves prouvées d’Uranium se répartissent ainsi:Australie (31% des réserves),  Kazakhstan (12%), Canada (9%), Russie (9%), Niger (8%), Afrique du Sud (5%), Brésil (5%), Namibie (5%). Le Niger n’est qu’à la 5ème place des pays possédant des réserves d’uranium, suivi de près par d’autres pays. La France utilise environ 12 400 t d’uranium par an. Le premier fournisseur d’uranium de la France est le Canada qui fournit 4 500 t par an. Le Niger fournit quant à lui 3200 t par an, soit un quart de la ressource par an.Le Niger est donc un   fournisseur majeur   de la France mais il est loin d’être le seul et n’est pas le premier. Si l’approvisionnement s’arrête, ce sera un coup dur pour Areva mais d’autres pays, dits “Swing Suppliers” pourront prendre le relais. Par ailleurs, dans le combustible nucléaire, la valeur ajoutée se situe beaucoup plus au niveau de l’enrichissement du combustible (ce qui le rendra utilisable dans les centrales), principalement réalisé en France.

Quel model la France devrait adopter pour respecter la fermeture des 17 réacteurs nucléaires ?

Si les entreprises françaises veulent respecter la fermeture des 17 réacteurs nucléaires, il va falloir multiplier par 4 ou 5 les capacités éoliennes et solaires. Il faut qu’on ait un champion national pour être certain d’avoir une création d’emploi localement. Je ne dis pas que c’est impossible, mais on a un modèle politique à construire. On a besoin à cet effet d’un Etat stratège. On l’a déjà fait. On s’est lancé rapidement dans l’ énergie nucléaire autrefois, et on a crée un champion national,  EDF et AREVA. Si on veut respecter cet engagement de fermeture de réacteurs nucléaires et en même temps réduire les émissions de CO2 , on a besoin d’une grande transition ambitieuse, on  a besoin de moyens financiers conséquents et on a surtout besoin d’une politique industrielle cohérente pour être sur que l’on va créer de l’emploi localement et qu’on sera en situation d’exporter, sachant qu’on a une concurrence sévère qui se met en face de nous, les Etats-Unis, la Chine, et les Allemands également. Il faudra essayer de rattraper ce retard.

Le modèle Allemand doit-il être dupliqué ?

Copier en énergie comme en économie, c’est toujours un peu dangereux de prendre l’Allemagne en exemple. L’Allemagne a fait un choix en disant  on va sortir du nucléaire et on va diminuer nos émissions de CO2 en même temps, cela va booster certaines filières. Mais comme c’est un choix adopté par la population par consensus, ce modèle convient aux allemands, puisqu’ils ont choisi de payer pour sortir du nucléaire. Pour la France, il faut trouver une solution dans laquelle il y aura un consensus politique et civile pour qu’on y aille tous ensemble, en mettant plus de bonne volonté dans les moyens financiers et dans les formations. Il faut prendre exemple sur l’Allemagne, sur le fait qu’ils ont trouvé leur modèle et qu’ils sont prêt à l’appliquer. Mais copier un modèle sans prendre en compte la culture, c’est plus dangereux qu’autre chose.

Vous avez parlez de centre d’excellence, qu’entendez-vous par ce terme ?

Il faut des centres de formation adaptés. Il faut qu’on ait des industriels qui soient capables de produire des panneaux solaires et de l’éolien sur notre territoire et qu’il soit capable de les raccorder très rapidement.  Il faut qu’on ait derrière des arguments commerciaux qui font qu’on ait raison de choisir tel ou tel panneau solaire ou éolien français, plutôt qu’un panneau solaire chinois. Cela va se jouer sur plusieurs paramètres avec des filières de centre d’excellence français pour appuyer notre crédibilité.

Trouvez-vous que l’information en France sur le renouvelable  et claire et précise pour permettre de créer ce centre d’excellence?

Contrairement au nucléaire, ces informations manquent. C’est quelque chose à mettre en œuvre.Ce n’est pas juste en laissant faire le marché avec des subventions que ce sera effectif. Il faut une vraie volonté politique d’organisation de  cette filière, comme ce qui s’est passé avec le nucléaire. Pour le nucléaire, on a pris la décision de décarboner massivement toute notre production d’électricité et on a mis en œuvre un parc nucléaire très rapidement. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a un  problème aujourd’hui. Le problème de la vitesse de fermeture est lié à la vitesse d’ouverture. On a crée des formations dans les grandes écoles d’ingénieur françaises, Centrale, Supélec. Il y a eu vraiment à l’époque un accompagnement, des formations spécifiques ouvertes dans les grandes écoles d’ingénieurs,  mais dans les lycées via des BTS spécialisés, des filières BAC pro pour la maintenance. Il faudrait aujourd’hui avoir les mêmes initiatives sur les énergies renouvelables.

Quelle est la stratégie de la Chine et des Etats-Unis par rapport à la formation sur les énergies renouvelables ?

La Chine et les Etats-Unis subventionnement massivement les programmes de formation et surtout leurs industriels pour qu’ils soient en capacités de démontrer qu’ils ont le savoir faire technique sur leur territoire. Ce n’est pas pour rien que la Chine est le pays de tous les scores. Ils sont les premiers à dépenser massivement dans les énergies renouvelables sur leur territoire. Et ce sont les premiers qui arrivent à exporter. Une partie des critiques disent que ces financements ont été faits à pertes, c’est probablement  le cas mais les grandes industries dans le renouvelable  ne se mettent pas  en place sans l’apport de subvention massive dans le public et avec un marché national impulsé par un volontarisme.

Author: houmi

I’ve started my career as a student in journalism in South Africa in 2001 at Rhodes University in Grahamstown ( Eastern Cape). With a bachelor degree in Communication and Information obtained in France, my native country, I’ve decided to learn investigative journalism in South Africa. So I followed a one year intensive course, studiying journalism specialized on TV, but also Writing and Editing and New Media. During my studies, I followed two internships in Johannesburg. One with Business Day ,a well known South African economic media and the other with Agence France Presse (AFP).

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